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Nodssum : plongée à 5 000 m pour mesurer l’impact des déchets immergés

L’un des premiers moyens utilisés pour isoler les déchets radioactifs de l’être humain a été l’immersion dans les océans. Plusieurs dizaines d’années après la dernière expédition de surveillance en Atlantique nord-est, une nouvelle mission scientifique est portée par le CNRS1 et l’Ifremer2. L'enjeu : comprendre ce que sont devenus les déchets radioactifs immergés dans les années 1960 et mesurer leur impact sur l’environnement marin.

Le robot Ulyx, engin autonome de la Flotte océanographique française, capable d'explorer les fonds sous-marins jusqu'à 6000 m de profondeur.

Un peu d'histoire

Entre 1949 et 1982, plus de 200 000 fûts contenant des déchets faiblement radioactifs ont été immergés sur différents sites d’immersion dans l’Atlantique nord-est par plusieurs pays européens (dont la France). À l’époque, l’océan, jugé stable et profond, apparaissait comme un isolant naturel. Le dépôt en fonds marins, après conditionnement pour les plus actifs d’entre eux, était alors considéré comme sûr par la communauté scientifique car la distance avec la surface, la dilution et la durée présumée d’isolement apportées par le milieu marin étaient suffisantes. 

La convention de Londres de 1972 a mis en place un contrôle de l’immersion de déchets en mer, avant une interdiction définitive de cette pratique en 1993, une décision fondée sur des considérations morales, sociales et politiques. Des programmes de surveillance des sites d’immersion ont été menés à partir des années 80 suite à l’engagement des pays signataires de la convention d’effectuer un suivi scientifique des déchets radioactifs en mer. La surveillance s’est arrêtée dans les années 90, car les analyses n’ont montré aucune augmentation de la radioactivité.

Cartographier l’héritage des abysses

A gauche, Javier Escartin, scientifique CNRS, et à droite Patrick Chardon, responsable de la mission NODSSUM, réalisée à bord de l’Atalante.

Depuis, la connaissance des fonds marins s’est enrichie, et les scientifiques savent désormais que les abysses abritent un écosystème. C’est dans ce contexte que, le 16 juin 2025, la mission Nodssum, menée par le CNRS et l’Ifremer, a mobilisé une quarantaine de chercheurs français et étrangers. À bord du navire L’Atalante, fleuron de la flotte océanographique française, ils avaient pour mission de cartographier, photographier et analyser les déchets immergés entre 1971 et 1982 à près de 4 700 m de profondeur, à un millier de kilomètres au large de la Bretagne. 

Équipé du robot autonome UlyX, capable de plonger à plus de 6 000 m, le navire a sondé une zone de 163 km², recensant 3 350 fûts. Cinquante d’entre eux ont pu être photographiés avec une précision inédite. « Nous avons pu réaliser 3 plongées pour réaliser des prises de vue permettant d’observer une vingtaine de fûts dans des états plus ou moins dégradés. Au global nous avons plus de 300 échantillons à analyser : différents organes de poissons, différentes profondeurs pour chacune des carottes…, complète Patrick Chardon, responsable de la mission. Ces données, combinées à la cartographie des fûts, vont nous permettre de sélectionner les zones les plus pertinentes à étudier lors de la campagne de 2026, qui prévoit des prélèvements cette fois-ci à proximité immédiate, voire directement sur les fûts. »

Un passé immergé, un avenir à explorer

L'un des fûts immergés cartographié en Atlantique nord-est lors de la mission Nodssum

La durée de vie des fûts métalliques avait été estimée entre 20 et 25 ans, un délai largement dépassé donc. Certains sont désormais colonisés par la faune abyssale, d’autres présentent des signes de corrosion. L’enjeu, à la fois scientifique et mémoriel, est de comprendre comment ces matériaux interagissent avec les écosystèmes profonds et de transmettre ce savoir. 
Une deuxième campagne sera organisée en 2026 pour aller sonder les profondeurs de l’Atlantique nord-est, cette fois au contact direct des fûts. Objectif : étudier la vie qui s’y est installée et prélever sédiments, eaux et organismes vivants au plus près des sources potentielles de contamination. Ces analyses permettront de mieux comprendre : 

  • la corrosion réelle des fûts après plus de cinquante ans sous pression
  • la dispersion éventuelle des radionucléides dans l’écosystème marin
  • l’impact biologique sur les espèces abyssales qui ont colonisé ces dépôts. 

Cette nouvelle campagne ne vise pas à récupérer les déchets, mais bien à comprendre ce qui se passe dans ces sites sous-marins pour en assurer un suivi à long terme.

Le rôle de l’Andra : rendre accessible les données sur les déchets immergés

Si l’Andra ne participe pas aux expéditions de surveillance, elle joue un rôle clé dans la diffusion des informations sur ces déchets immergés, notamment à travers l’Inventaire national. Cette mission découle des travaux du Grenelle de la Mer de 2009, où l’engagement a été pris de « consolider l’inventaire des décharges sous-marines de déchets nucléaires, en apprécier la dangerosité et établir des priorités pour réaliser des analyses sur la faune et la flore sédentaire et les sédiments »3. Un moyen de récolter des informations relatives à l’immersion des déchets radioactifs au niveau international, incluant les données propres aux déchets radioactifs français. 

Son travail de recensement a permis de reconstituer un atlas précis des immersions passées : la France a par exemple immergé plus de 45 000 fûts lors de deux campagnes menées en 1967 et 1969, soit environ 14 000 tonnes de déchets, principalement des boues de traitement et du matériel de laboratoire faiblement radioactif. Ces opérations, menées sous l’égide d’une organisation internationale, l’Agence pour l’énergie nucléaire (AEN), se situaient à environ 1 000 km des côtes françaises, dans le golfe de Gascogne.

 

1 Centre national de la recherche scientifique
2 Institut français de recherche pour l'exploitation de la mer
3 Inventaire de l'intégralité des matières et déchets radioactifs présents sur le territoire français mis à jour chaque année par l'Andra
4 Livre bleu des engagements du Grenelle de la Mer - 10 et 15 juillet 2009